Le rap sénégalais n’a pas inventé la revendication sociale au cœur des années 90. C’est pourtant ce que laissait entendre une discussion, ce samedi, dans le hall du Grand Théâtre, à l’occasion du concert célébrant les 37 ans du Positive Black Soul. Bien avant le PBS, Daara J, Pee Froiss, Rapadio et autres BMG, les musiciens sénégalais parlaient déjà de la société, de ses injustices, de ses travers et de ses rapports au pouvoir.
Les années 90 sont celles de la contestation, celle qui contribuera à faire émerger l’alternance de 2000.Et, pour faire écho à ma conviction d’appartenir à une société profondément matriarcale, ce sont aussi les femmes qui portent cette parole. Trois d’entre elles la symbolisent avec trois tubes qui ont marqué la décennie 90 : Khar Mbaye Madiaga au début, Kiné Lam au milieu et Fatou Guéwel Diouf à la fin.
Faussement réputées pour être de simples laudatrices, héritières d’une tradition généalogique et hagiographique, elles ont pourtant, pour reprendre une formule d’Albert Londres, « porté la plume dans la plaie ». Leurs chansons abordent des thèmes qui vont parfois à contre-courant de leur supposée docilité à l’égard des pouvoirs politiques.
En 1990, Khar Mbaye Madiaga sort « Khaléyi », un album dédié à la jeunesse. Dans le titre éponyme, elle brosse le portrait d’une jeunesse courageuse, confrontée aux difficultés sociales et aux conséquences encore fraîches des années blanches. À travers hyperboles, métaphores et jeux de mots, elle pointe l’abandon des autorités et finit par en appeler à Dieu. « Il n’y a qu’un jeune travailleur sur une vingtaine que compte chaque foyer. Un seul pantalon est partagé par 30 jeunes, j’admire votre solidarité. Une chemise pour 40. S’il manque des habits, ne parlons pas des autres besoins. »
Au milieu de la décennie, Kiné Lam donne avec « Souma Sagnone » (Si j’avais la possibilité, en français), un autre visage à cette contestation. L’une des grandes voix féminines de l’Ensemble lyrique traditionnel du Théâtre Daniel Sorano y exprime, dans une aventure en solo, les frustrations d’une jeunesse sans emploi, sans logement et sans perspectives. En filigrane, elle questionne même la dette du Sénégal envers les institutions financières internationales : « Litax ma wara faye, louma léboul ? » (Pourquoi dois-je payer une dette que je n’ai pas contractée ?)
Elle met en scène un jeune qui demande pardon à ses parents de ne pas avoir de travail malgré ses diplômes. Une frustration que le PBS avait exprimée, en 1995, également avec presque les mêmes mots. Dans « Rats des villes, rats des champs » en featuring avec MC Solaar, Awadi chante : « Diangue na ba am ci lidiassa, meunou ma ci dara » (J’ai étudié jusqu’à obtenir des diplômes, mais ils ne me servent à rien). Dans « Praise », sorti à l’international en 1996, Kiné Lam aborde aussi la charge mentale des femmes dans « Sey », tout en évoquant les difficultés auxquelles sont confrontés les hommes.
En 1998, Fatou Guéwel sort « Tope sa ndaw » avec le groupe Sope Noreyni. Un véritable hymne à la jeunesse. Pendant près de sept minutes, sur des rythmes tradimodernes, elle prend le contrepied d’un discours présidentiel qui présente alors cette jeunesse comme malsaine. Elle interroge le bonheur, la réussite, la santé, l’avenir et surtout le temps qui passe. Autant de questions qui résonnent dans un Sénégal marqué par les conséquences des politiques d’ajustement structurel et de la dévaluation du franc CFA.
Sans Instagram, sans TikTok, sans stories, pour ces désormais « Mamys », être chanteuse, c’était aussi porter une parole. Le rap n’a donc pas inventé la contestation sociale. Il l’a, peut-être, démocratisée. Et encore…
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