Le plus grand malentendu de la politique africaine consiste à croire que la jeunesse se détourne des urnes. En réalité, elle ne tourne pas le dos à la démocratie. Elle tourne le dos aux démocraties qui ne tiennent plus leurs promesses. Les chiffres racontent une histoire plus subtile que les discours. En moyenne, 64 % des jeunes Africains préfèrent la démocratie à toute autre forme de gouvernement (Afrobarometer, août 2024). Voilà une génération qui n’aspire ni au césarisme ni à l’uniforme. Elle veut le bulletin de vote. Mais elle exige aussi que ce bulletin change réellement quelque chose. Or près de 60 % d’entre eux se disent insatisfaits du fonctionnement de la démocratie dans leur pays (Afrobarometer, novembre 2023). Ce n’est pas un rejet du régime démocratique.
C’est un procès en insuffisance.L’Afrique vit ainsi une étrange contradiction. Le continent le plus jeune du monde continue d’être gouverné par des élites qui, souvent, parlent davantage au passé qu’à l’avenir. Les jeunes remplissent les universités, les incubateurs, les réseaux sociaux et les rues, mais ils demeurent les grands absents des lieux où se décide leur destin. À l’échelle mondiale, les parlementaires âgés de 30 ans ou moins ne représentent que 2,8 % des élus (Union interparlementaire pour la démocratie. Pour tous. Avril 2026). Une démocratie qui vieillit plus vite que sa population finit toujours par parler une langue que celle-ci ne comprend plus.
On objectera que les jeunes votent moins. C’est vrai. À l’échelle africaine, 63 % déclarent avoir participé au dernier scrutin, contre 78 à 84 % chez leurs aînés. Mais cette différence ne traduit pas une indifférence. Elle révèle une défiance. Lorsqu’un citoyen cesse de croire que son vote peut déplacer les lignes, il ne quitte pas la politique. C’est la politique qui l’a quitté.
Le véritable carburant de cette désillusion est ailleurs. Il tient en un chiffre qui résonne comme une gifle. Seuls 19 % des jeunes estiment que leur gouvernement crée efficacement des emplois. Une démocratie qui ne produit ni travail, ni ascenseur social, ni horizon finit par perdre son pouvoir de séduction. Les constitutions ne nourrissent personne. Les promesses non plus.
Le Sénégal apporte pourtant une nuance importante à ce tableau continental. L’irruption de Pastef a profondément modifié le rapport des jeunes à la politique. Longtemps cantonnée aux débats de salon ou aux conversations de quartier, leur énergie s’est transformée en engagement militant, en campagnes numériques, en mobilisation électorale. La présidentielle de 2024 en a fourni l’illustration la plus spectaculaire. Avec une participation nationale de 61,3 % et une victoire nette de Bassirou Diomaye Faye dès le premier tour, le scrutin a été porté par une mobilisation massive de l’électorat jeune, devenu le moteur du désir d’alternance. Cette jeunesse sénégalaise n’a pas seulement voté pour un homme. Elle a voté pour une promesse de renouvellement. Elle a démontré que le désenchantement n’est pas une fatalité. Lorsqu’une offre politique paraît crédible, les abstentionnistes d’hier redeviennent des citoyens.
Mais l’histoire ne s’arrête jamais le soir d’une victoire électorale. Les générations qui accèdent au pouvoir découvrent rapidement qu’il est plus difficile de transformer un État que de conquérir un palais présidentiel. La jeunesse qui a porté le changement sera aussi celle qui en demandera les comptes. C’est sans doute le véritable match des générations en Afrique. Il n’oppose pas les cheveux blancs aux visages lisses. Il confronte deux conceptions du pouvoir. L’une considère que gouverner consiste à conserver. L’autre estime que gouverner consiste à ouvrir des chemins.
La politique africaine entre ainsi dans une nouvelle saison. Les jeunes ne demandent plus qu’on leur cède une place à la table. Ils veulent participer à la préparation du repas. Les ignorer serait une erreur. Les instrumentaliser serait une faute. Les écouter est devenu une nécessité.
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