Détrompez-vous : il ne s’agit pas ici de parler de l’émission culte de France 2 qui nous a accompagnés durant notre enfance, à une époque où la culture générale se cherchait dans les livres, les encyclopédies ou ce genre d’instants de télévision, comme nous en avons également connu au Sénégal avec « Génies en herbe » sur la Rts.
Rien de cette époque aujourd’hui quelque peu lobotomisée, où ceux qui tiennent le haut du pavé ont pour sphère d’expression TikTok ou Instagram, de véritables instruments d’abrutissement massif. Si bien qu’il est devenu difficile de démêler le vrai du faux. Entre fake news, mésinformation et désinformation, on est abreuvé de flux : une infobésité que l’on a du mal à digérer.
Du coup, notre métabolisme en prend un sacré coup. Tenez, à titre d’illustration, cette allégation selon laquelle l’État du Sénégal ne toucherait que… 25 FCfa sur chaque million de Fcfa de pétrole vendu ! Une énormité qui a obligé le ministre de l’Énergie et du Pétrole à se fendre d’un long laïus pour expliquer, à nouveau, encore et encore, l’architecture du partage de la production et des revenus pétroliers. Cette séquence de désinformation est de la même teneur que cette folle rumeur qui avait fait croire, au début de la découverte des champs d’hydrocarbures, que le pétrole sénégalais avait déjà été vendu, poussant certains Sénégalais, niais ou volontairement taquins, à réclamer leurs 400.000 FCfa au frangin de l’ancien Chef de l’État.
Dans un tel contexte, lorsque des statistiques officielles, censées provenir de structures institutionnelles, ne sont plus fiables, cela ne fait qu’ajouter au malaise. En effet, il se pose un véritable problème de chiffres au Sénégal. Certes, l’exactitude absolue n’est pas toujours recherchée – une marge d’erreur est tolérée -, mais lorsque, depuis une vingtaine d’années, ce sont les mêmes chiffres qui circulent, alors que, par essence, la dynamique devrait les caractériser, il y a un sérieux souci.
Depuis que je suis dans ce métier, au milieu des années 2000, on nous rabâche qu’elle fait vivre 600.000 personnes. Un chiffre qui daterait des années… 1980
Prenez l’exemple de la pêche. Depuis que je suis dans ce métier, au milieu des années 2000, on nous rabâche qu’elle fait vivre 600.000 personnes. Un chiffre qui daterait des années… 1980, m’a-t-on déjà soufflé. Or, depuis au moins 2021, on ne voit plus de rapport annuel qui, au minimum, nous donnerait une idée de la contribution de ce secteur à l’économie.
Récemment, le débat sur le dégel d’une catégorie de licences de pêche s’inscrit dans cette même logique de flou qui entoure certaines de nos données statistiques. Le ministère et le Gaipes nagent, allègrement, à rebours.
Observez également la polémique annuelle autour des chiffres de la production agricole : entre ce que les pouvoirs publics et certains acteurs avancent, le fossé est si grand qu’il y aurait de quoi y labourer un champ. La Direction de l’analyse, de la prévision et des statistiques agricoles (Dapsa) a beau expliquer ses méthodes de travail et leur fiabilité, ils sont nombreux à ne pas adhérer à ses données.
Les résultats de l’audit de l’effectif des agents de la fonction publique en cours – un exercice pourtant réalisé il y a moins de dix ans – vont, eux aussi, raviver la polémique entre l’État et les syndicats sur la fiabilité des données.
En ce qui concerne les chiffres macroéconomiques, comme le Pib, le Pnb ou la croissance, on ne sait plus à quel bon chiffre se fier. S’il y a un manque de confiance dans les chiffres, c’est que, très souvent, ils semblent aller dans le sens voulu par l’autorité et sont enrobés de qualificatifs tels que « performance », « une première dans l’histoire », « jamais réalisé ». Des exagérations qui peuvent flatter l’égo, mais qui ne résistent pas à la réalité des faits. Or, en matière de politique publique, des chiffres erronés peuvent tout remettre en cause. De bons chiffres sont des outils d’aide à la décision.
Toutefois, tout n’est pas négatif. Il faut saluer les efforts de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) qui, régulièrement, s’évertue, à travers les comptes nationaux, à nous donner une idée plus ou moins claire de l’état du pays sur le plan économique et sur bien d’autres points.
Il y a aussi le Comité national de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie), certainement une référence en matière de chiffres, surtout parce que ceux-ci sont actualisés (N-1). D’ailleurs, la semaine dernière, il a publié son rapport portant sur le premier semestre de l’année 2025. Là où d’autres structures publient les leurs à l’improviste ou en N+5.
elhadjibrahima.thiam@lesoleil.sn

