Quand « Le Soleil » a lancé une nouvelle formule, proposant une offre éditoriale innovante marquée par la conception du « Décodeur » que vous lisez actuellement, les responsables de la publication nous ont fait confiance, avec d’autres confrères et consœurs, pour participer à son animation. Un rendez-vous hebdomadaire était dorénavant inscrit dans l’agenda. Il nous fallait donc animer une chronique, saisir l’air du temps de manière régulière, proposer une réflexion sur un sujet présumé collé à l’actualité.
Alors que « Le Soleil » va virer au bleu dans quelques jours, une pause sera observée, le temps des vacances, à partir de ce 14 août. L’occasion de revenir sur un exercice exaltant, rasoir parfois quand l’inspiration arrive à manquer, mais valorisant en raison de sa tonalité personnelle.
La chronique est particulièrement intéressante parce qu’elle se situe à la frontière entre information, analyse, commentaire et littérature. Oui, littérature, car, ne l’oublions pas, le journalisme a d’abord été littéraire. Le chroniqueur peut partir d’un fait d’actualité, mais il ne se contente pas de le rapporter : il le met en perspective, l’interprète et construit un regard.
Toutefois, au Sénégal, le terme « chronique » et son cousin « chroniqueur », sont la faille dans laquelle se sont engouffrés beaucoup d’éclopés de notre système scolaire pour s’installer au cœur de nos médias. Cela a d’ailleurs fait jaser au point qu’un amalgame s’est construit autour de l’idée que les journalistes devraient s’approprier ce qui fait le succès des « chroniqueurs de plateaux » : le Wolof, le bashing, l’engagement partisan, le parler populaire et le commentaire débridé du fait-divers.
Ne nous y trompons pas : cette assertion entre en droite ligne dans la tendance née du web et qui a fait perdre à une corporation le monopole de la diffusion de l’information. C’est une révolution qui n’a pas encore livré tous ses secrets. Mais il n’est pas inutile de rappeler que l’info journalistique est normée (intérêt du public, recoupement, vérification, genres…)
On remarquera que c’est dans l’audiovisuel que cette usurpation peut prospérer car, dans la presse écrite, il faut argumenter, et pas seulement discourir, expliquer et pas seulement présenter, construire une démarche logique et pas seulement agréger des opinions, respecter les codes de la langue de travail. Écrire et non parler. Normal, l’écrit est conçu pour être lu ; le discours oral est conçu pour être entendu.
D’autres, par contre, estiment que le piment de l’affaire est justement de pouvoir emprisonner en mots ce qui aurait pu être déclamé, la voix appropriée et une présence scénique étant déterminantes, vous savez, cet indémodable talent des orateurs à rallier à leur cause leur public par le verbe et la gestuelle.
En tout cas, la chronique ne saurait être « banale », comme le répétait un de nos maîtres. Pourtant, historiquement, les chroniqueurs non journalistes ont été d’un apport inestimable dans le récit médiatique. Quand le spécialiste d’un domaine intervient de manière régulière dans un journal ou un média audiovisuel, il participe à la construction d’un corpus pertinent.
Qui, mieux, que l’ancienne gloire des arènes, Moustapha Guèye (« L’œil du Tigre ») pour commenter la lutte avec frappe, ce qu’il faisait avec bonheur sur la Tfm ? Qui mieux qu’Emmanuel Diédhiou pour animer dans les colonnes du « Soleil » la chronique « Marches vers Pâques » ? Qui peut oublier « Lettres musulmanes » d’El Hadj Moustapha Guèye sur la Rts ? Ils n’étaient pas journalistes, mais leur expertise valait son pesant d’audimat.
Mais aujourd’hui, le glissement sémantique est tel que l’on confond volontiers chronique et commentaire, expertise et opinion, éclairage et provocations. Au cours de ces douze derniers mois, on a tenté de marcher entre ces gouttes de pluie. Résultat ? On est trempés jusqu’aux os certains jours, et secs comme l’air avant l’orage, à d’autres moments.
La chronique, dans son essence la plus pure, n’est pas un exutoire, ni un défouloir. Elle est un genre exigeant qui appelle certainement une éthique du propos. Écrire une chronique, c’est accepter de prendre le risque du désaccord, de s’exposer au regard critique des lecteurs, de faire le choix de l’humilité face à la complexité du monde. C’est aussi, et peut-être surtout, renoncer à la facilité du « il parait que » pour endosser le « je pense que », en assumant pleinement les conséquences de ses mots.
samboudian.kamara@lesoleil.sn

