Le débat récurrent sur la gestion des fêtes religieuses au Sénégal interroge les rapports entre l’État et la religion dans un pays laïc.
Au lendemain du Magal, certains ont défendu une notion très élastique des jours fériés avec comme principal argument que la religion est au-dessus de tout. D’autres plaident pour un aménagement spécial tenant compte de la « spécificité de la société sénégalaise ». Au fond, ce débat révèle les rapports ambivalents entre l’État sénégalais et la religion.À l’instar des autres pays d’Afrique francophone, après les indépendances, le Sénégal s’est inspiré de la France en inscrivant la laïcité dans sa constitution.
De la constitution de 1959 jusqu’à celle de 2001, l’article 1er de la constitution sénégalaise a toujours affirmé le caractère laïc de l’État. Si la racine constitutionnelle de la laïcité en France et au Sénégal est commune – la séparation de la religion et de la politique avec garantie de neutralité et de liberté religieuse – le curseur de la séparation n’est pas placé au même niveau dans les deux pays. Le Sénégal a formellement importé le modèle français tout en l’adaptant à ses propres réalités sociales et religieuses.
Cependant, il existe une différence fondamentale entre la laïcité française et celle du Sénégal. La laïcité française vise à faire reculer la religion de l’espace public (héritage du conflit avec l’Église catholique), tandis que la laïcité sénégalaise est un accommodement : l’État compose activement avec les confréries musulmanes qui structurent la vie sociale, économique et politique. Etienne Smith parle « d’équidistance proportionnelle » : l’État sénégalais ne traite pas toutes les confessions de façon strictement égale, mais leur accorde une reconnaissance proportionnelle à leur poids réel dans la société. Ainsi les catholiques, bien que minoritaires, restent reconnus et présents dans l’appareil d’État et les écoles.
En France, la laïcité est devenue progressivement une sorte de religion d’État (laïcisme), concurrente des autres religions et cherchant à les refouler dans la sphère privée. C’est ce qui explique les rapports conflictuels avec l’islam devenu une cible de la classe politique française, presque toutes tendances confondues. On peut dire qu’il y a clairement un usage liberticide de la laïcité en France.
La laïcité sénégalaise, elle, ne repose pas sur la seule séparation entre religion et l’État, mais s’appuie aussi sur des relations de fait entre les deux, dans une société profondément religieuse et pluraliste. Là où la loi française de 1905 instaure une séparation stricte entre l’État et l’Église, le Sénégal a opté pour une séparation de principe et un accommodement pragmatique. L’autre différence, c’est qu’en France l’État impose une neutralité de l’espace public et une restriction sur les signes religieux (interdiction du voile à l’école), alors qu’au Sénégal il y a une reconnaissance des cultes, une tolérance du port des signes religieux dans les services publics. En optant pour une « laïcité positive » (Senghor), le Sénégal en fait un outil de cohésion nationale. Mais c’est un équilibre fragile. L’État ne doit pas être débordé par la religion ni chercher à étouffer celle-ci.
Ironiquement, on peut observer une inversion partielle : les récentes évolutions restrictives en France trouvent leur pendant au Sénégal, sans toutefois que la République laïque sénégalaise n’interdise les signes religieux dans les services publics.
En voulant interdire aux élèves le port du voile, certaines écoles privées catholiques sénégalaises s’inscrivent dans le même schéma que les écoles publiques françaises. C’est aussi au nom de la laïcité que des Sénégalais, y compris des musulmans, s’opposent à l’érection de lieux de culte dans des lieux symboliques comme le Palais de la République. D’ailleurs, il a fallu un long combat pour qu’une mosquée soit construite au campus de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en 1986, avec l’appui déterminant de feu Iba Der Thiam.
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