Le rêve américain s’est achevé en cauchemar. Ce n’est pas une litote que d’affirmer que les Lions ont raté leur campagne en Amérique du Nord, sur le terrain comme en dehors, où les multiples problèmes extrasportifs ont fini par occulter le football. Cette débâcle a libéré une parole qui n’est pas toujours nécessaire, pour ne pas dire qu’elle se situe souvent à la marge de la retenue et de la dignité.Mais est-ce une raison pour décréter qu’il y avait la « bamboula » au sein de la Tanière ? Une commission d’enquête de l’Assemblée nationale établira la réalité des faits survenus durant cette Coupe du monde. En revanche, nul besoin d’une commission pour rejeter l’usage abusif, approximatif et profondément ignorant du terme « bamboula ».
Le mot « bamboula » a connu plusieurs évolutions sémantiques depuis son apparition en Europe au 17ᵉ siècle. À l’origine, en Guinée, il désignait un tambour utilisé lors des danses et des cérémonies traditionnelles. Le ka-mombulon, ou kam-bumbulu, accompagnait les rituels et les festivités. Au gré des migrations, des transformations linguistiques et des glissements de sens, le mot devient kamboula, à la fin du 17e siècle, puis bamboula, dans la première moitié du 18e siècle, en Côte d’Ivoire. Il finit alors par désigner une danse perçue comme « violente » et « primitive ». Dès son adoption en Europe, « bamboula » se charge ainsi de connotations négatives. Au 18e siècle, les observateurs occidentaux renforcent ces stéréotypes en l’associant à une prétendue sauvagerie des populations africaines.
En France, « bamboula » est progressivement employé de manière stéréotypée et raciste pour désigner les personnes d’origine africaine ou leurs coutumes, notamment dans le contexte colonial. D’abord associé à des danses jugées exubérantes, excessives et transgressives, le mot évolue ensuite pour caricaturer le domestique noir, docile et comique, dans la littérature et le théâtre coloniaux. À la fin du 19e siècle, il devient une insulte raciste à part entière, comme en témoigne son emploi à l’encontre d’Alexandre Dumas lors des élections législatives de 1848.
Petit-fils de l’esclave noire Cessette Dumas, Alexandre Dumas était, selon la classification raciale de l’époque, un « quarteron », c’est-à-dire issu de l’union d’un mulâtre et d’une femme blanche. Ce seul quart de sang noir suffit à le reléguer dans la catégorie méprisée des « nègres ». Son origine, conjuguée à son échec électoral, fit de lui une cible privilégiée du racisme. Les procès-verbaux de réunions publiques, exhumés en 1902 par le journaliste Félix Duquesnel, montrent qu’il fut traité de « mal blanchi », de « faux nègre » et de « bamboula ». Des insultes racistes qui n’avaient évidemment rien à voir avec une prétendue incompétence politique.
Au 20e siècle, l’usage péjoratif du mot envers les Noirs s’est encore renforcé avec la colonisation. Plus surprenant est le phénomène de réappropriation, dont les mécanismes demeurent complexes. Depuis plusieurs décennies, il n’est pas rare d’entendre des Sénégalais, des Africains et d’autres personnes noires reprendre ce terme qui, sous couvert de maladresse ou de plaisanterie, conserve pourtant une charge raciste indéniable.
L’histoire du mot « bamboula », passé d’un terme neutre enraciné dans une tradition musicale et festive à une insulte raciale, illustre la manière dont le regard colonial a déformé des réalités culturelles africaines pour construire des représentations stigmatisantes des peuples africains. Aujourd’hui encore, son emploi dans certains contextes (des rapports officiels épinglant des institutions, par exemple) demeure offensant et révèle la persistance de réflexes de langage hérités de l’histoire coloniale. N’en jetez plus. La débâcle de nos Lions au Mondial suffit à elle seule à saigner nos peines. Nul besoin d’y ajouter l’insulte.
moussadiop@lesoleil.sn

