Poser les problèmes, sans toutefois se prévaloir d’une scientificité dans sa démarche, a toujours été une ambition du journalisme. La pensée populaire retient par ailleurs qu’un problème bien posé est à moitié résolu.
Dans le fatras des sujets qui traversent l’opinion publique, est-il toujours possible de poser les problèmes, de leur construire un cadre normatif pour en débattre, et partant, leur trouver des solutions ? C’est maintenant le temps de l’éphémère, du fugace, des scandales qui émeuvent quelques instants pour s’évanouir très vite dans le flux incessant du « buzz ».
Avant la « démocratisation » de la prise de parole dans l’espace public, un événement survenait pour s’inscrire dans la conversation populaire. Il connaissait des développements grâce au suivi dont il faisait l’objet, suscitait des reportages ou des enquêtes. Parfois, dopé par l’indignation qu’il engendrait, son installation à l’ordre du jour avait des conséquences.
Désormais, les médias posent toujours les problèmes, mais dans un contexte de perte de confiance à leur endroit et de forte concurrence des réseaux sociaux, leurs productions sont comme stériles. Combien de trains n’arrivant pas à l’heure signalée et sans aucun effet sur les voyageurs ? Combien d’hommes et de femmes mordent des chiens sans que cela ne soulève des haut-le-cœur du public ?
Une importante étude vient de démontrer que nos sociétés ont tort de faire la danse du scalp du journalisme. Le rapport « The Value of Journalism », publié par la Deutsch Welle Akademie, l’Unesco et l’Ifpim (Fonds international pour les médias d’intérêt public), arrive comme un plaidoyer chiffré et implacable. Ce document démontre, preuves académiques à l’appui, que « le journalisme d’intérêt public est un moteur économique, un pilier de la sécurité nationale et un outil de survie lors des crises humanitaires ». Bien sûr, il ne convaincra pas ceux qui, ici, sont persuadés que nos médias ne servent plus l’intérêt du public. Mais passons…
Le chiffre le plus frappant du rapport est sans doute celui de la rentabilité du journalisme d’investigation : chaque dollar investi peut générer plus de 100 dollars d’économies pour le public grâce à la récupération de fonds détournés, à l’amélioration des services publics et à la réduction de la corruption. Le scandale des Panama Papers, par exemple, a permis aux gouvernements de récupérer environ 1,36 milliard de dollars en impôts et amendes. À l’inverse, le déclin de la liberté de la presse dans un pays est associé à une réduction de 1 à 2 % de la croissance du Pib réel. En somme, le silence des médias coûte cher aux contribuables.
Alors que le dernier Forum économique mondial classe la désinformation comme le deuxième risque mondial le plus pressant en 2026, le rapport souligne que le journalisme indépendant est la défense la plus efficace contre l’instabilité. Cette « sécurité épistémique » permet aux citoyens de distinguer le vrai du faux et de stabiliser les processus démocratiques.
Pourtant, la solution semble à portée de main : les experts estiment que 0,1 % du Pib mondial – soit l’équivalent de seulement 15 jours de dépenses militaires mondiales – suffirait à financer des médias publics sains et des environnements d’information sécurisés partout sur la planète.
Il y a aussi que le journalisme sert comme bouclier humanitaire. Lors de crises ou de catastrophes, « l’information devient un produit de première nécessité, au même titre que l’eau ou la nourriture », écrivent les auteurs du rapport. Exemple ? Une seule enquête dans le New York Times peut générer 500 000 dollars supplémentaires en aide humanitaire officielle pour une catastrophe donnée.
Au-delà de l’aide, le journalisme sauve des vies. Au Burkina Faso, des émissions radio sur la santé ont permis de réduire la mortalité des enfants de moins de cinq ans de 7,1 % par an, sauvant ainsi près de 3.000 vies.
Autre dimension : l’effet « chien de garde », étant entendu que les élites se comportent mieux lorsqu’elles savent qu’elles sont surveillées. Alors que les réseaux sociaux imposent leur frénésie éphémère, le journalisme classique ancre durablement les problèmes dans le réel.
samboudian.kamara@lesoleil.sn

