Dans le tribunal permanent des réseaux sociaux, une question revient souvent : qu’est-ce qu’un homme d’État ? La question paraît simple. La réponse l’est beaucoup moins. Il suffit de voir avec quelle facilité le titre est distribué. À peine un dirigeant franchit-il le seuil du pouvoir que certains lui taillent déjà un costume d’homme d’État. Il est vrai que les médailles coûtent moins cher que les preuves. Pourtant, ce n’est pas le pouvoir qui fait l’homme d’État. C’est l’homme qui donne du sens au pouvoir.
Le mot lui-même mérite qu’on s’y attarde. Il ne désigne pas un homme de l’État. Nuance essentielle. Des hommes de l’État, l’administration en compte des milliers. Des hommes d’État, l’Histoire en retient une poignée. Les premiers gèrent des dossiers. Les seconds dessinent un destin. Les uns administrent le présent. Les autres construisent l’avenir. Entre les deux, il y a plus qu’une différence de fonction. Il y a une différence de souffle.
Le pouvoir est un étrange miroir. Il agrandit les ambitions autant qu’il révèle les caractères. Certains y voient un service. D’autres un service… à eux-mêmes. Les premiers parlent de leur pays. Les seconds parlent surtout d’eux. À force de contempler leur image, ils finissent par confondre leur reflet avec la nation. Ils prennent le palais pour la patrie et le protocole pour la postérité. Le pouvoir leur monte à la tête avant de leur échapper des mains.
L’homme d’État, lui, habite le temps autrement. L’horloge électorale lui rappelle les échéances. Sa conscience regarde déjà les générations qui ne votent pas encore. Là où le politicien compte les voix, il mesure les conséquences. L’un fait campagne. L’autre fait école. L’un collectionne les sondages. L’autre sème des institutions. Le premier espère durer au pouvoir. Le second souhaite que ses décisions lui survivent.
Notre époque n’encourage guère cette patience. Elle célèbre l’instant, applaudit la réaction et confond parfois vitesse et vision. Un message chasse l’autre. Une polémique efface la précédente. Gouverner devient alors un exercice de haute voltige où l’on court derrière l’événement en croyant le précéder. L’homme d’État, lui, sait qu’un pays ne se dirige pas au rythme des tendances. Il préfère la boussole au baromètre. Les vents changent. Le cap demeure.
Il respecte aussi une vérité que les apprentis césars découvrent souvent trop tard. Les institutions sont plus importantes que ceux qui les incarnent. Elles ne sont pas un vêtement que l’on retaille à sa convenance. Elles sont une maison commune. On peut y changer les rideaux. On évite d’en fragiliser les fondations. Gouverner ne consiste pas à laisser son empreinte sur les murs, mais à transmettre une demeure solide.
Il faut enfin du courage. Le vrai. Celui qui ne s’exhibe pas sur les estrades. Celui qui accepte l’impopularité lorsque l’intérêt général l’exige. Le courage politique ne garantit pas une réélection. Il offre parfois quelque chose de plus rare, le respect de l’Histoire.
Émile de Girardin résumait cette exigence en une formule devenue classique : « Gouverner, c’est prévoir ; et ne rien prévoir, ce n’est pas gouverner, c’est courir à sa perte. » On pourrait y ajouter qu’un homme d’État ne prévoit pas seulement les lendemains qui chantent. Il prépare aussi ceux qui inquiètent. La prévoyance est moins un don de prophète qu’une discipline de bâtisseur.
Les véritables hommes d’État parlent peu d’eux-mêmes. Ils savent que la première personne du singulier est un mauvais programme de gouvernement. Ils comprennent qu’un mandat est un passage et non une propriété. Ils quittent parfois le pouvoir sans bruit, mais laissent derrière eux des institutions plus solides, une société plus confiante, un pays plus grand que leur propre destin.
Les affiches finissent toujours par se décoller. Les slogans jaunissent. Les statues elles-mêmes prennent la couleur du temps. Ce qui demeure, ce ne sont ni les ovations ni les cortèges. Ce sont les écoles ouvertes, les libertés protégées, les réformes qui résistent aux alternances et cette discrète sensation qu’un pays a été servi avant d’avoir été dirigé.
Qu’est-ce qu’un homme d’État ? Peut-être tout simplement un dirigeant qui sait que le pouvoir est un prêt et que l’Histoire, elle, ne signe jamais de chèque en blanc.
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