Quelques mois après le scandale de la pouponnière « Sos Keur Yeurmandé », une nouvelle affaire vient rappeler que la vulnérabilité peut devenir un terrain propice aux dérives lorsque la solidarité s’exerce en dehors de tout contrôle. La vidéo qui circule depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux n’a pas seulement provoqué l’indignation. Elle pose une question bien plus profonde : que reste-t-il de la dignité des plus fragiles lorsque ceux qui prétendent les protéger les exposent publiquement ? Un homme se présentant comme un bienfaiteur y annonce, en direct, à une mère que sa fille de 23 ans, vivant avec une déficience mentale et placée sous sa garde, a été victime d’un viol. Selon ses déclarations, l’auteur présumé, lui aussi atteint de troubles mentaux, aurait profité d’un moment d’inattention pour abuser de la fille. Au-delà de l’horreur de l’agression, un autre malaise s’impose. Pourquoi transformer une telle tragédie en spectacle ? Pourquoi annoncer publiquement un drame aussi intime, au mépris de la dignité d’une victime incapable de consentir à une telle exposition ?
Réduire cette affaire à un simple fait divers serait une erreur. Elle révèle surtout une faille plus profonde. Qui contrôle les structures qui accueillent des personnes vivant avec des troubles mentaux ? Qui vérifie leurs conditions d’ouverture, leurs compétences, leurs moyens ou le respect des règles de protection ? Dans un État de droit, la bienfaisance ne saurait tenir lieu d’autorisation administrative. La bonne volonté, si sincère soit-elle, ne remplace ni la qualification, ni l’encadrement médical, ni les mécanismes de contrôle. Lorsqu’il s’agit de personnes particulièrement vulnérables, l’improvisation n’a pas sa place. Derrière chaque malade confié à un particulier se cache souvent une famille épuisée, isolée et sans solution. Les centres spécialisés restent insuffisants, les psychiatres sont peu nombreux, les traitements coûteux, etc. C’est précisément dans ce vide que prospèrent les initiatives individuelles, parfois animées par une réelle volonté d’aider, parfois dépourvues des garanties indispensables. L’absence de contrôle ouvre alors la porte à toutes les dérives. Car accueillir des personnes atteintes de troubles mentaux ne relève pas uniquement de la générosité. C’est une responsabilité immense qui exige des compétences médicales, un encadrement professionnel, des règles strictes de sécurité et un suivi permanent. Sans ces garanties, les pensionnaires demeurent exposés aux violences, aux mauvais traitements, aux abus et, comme cette affaire semble le rappeler, aux agressions sexuelles.
Ce drame remet également en lumière une réalité dont on parle trop peu : celle des « malades errants ». Les femmes souffrant de troubles mentaux qui vivent dans la rue figurent parmi les personnes les plus vulnérables du pays. Elles sont souvent victimes de violences sexuelles, d’exploitation et de grossesses issues d’agressions, dans une indifférence presque générale. Incapables, pour certaines, de dénoncer leurs agresseurs ou même de comprendre ce qu’elles subissent. Quant aux auteurs de ces crimes, ils échappent bien souvent à toute poursuite. Cette affaire doit donc dépasser le temps de l’indignation. Elle appelle une réponse publique forte. Le Sénégal ne peut continuer à laisser la prise en charge des personnes vivant avec des troubles mentaux dépendre essentiellement d’initiatives privées, aussi louables soient-elles. Une société ne se mesure pas seulement à ses performances économiques ou à ses ambitions politiques. Elle se juge aussi à la manière dont elle protège ceux qui ne peuvent plus se défendre eux-mêmes. Tant que les « malades errants » continueront d’être abandonnés à la rue ou confiés à des structures échappant à tout contrôle, notre solidarité restera incomplète.
souleymanediam.sy@lesoleil.sn

