Dans une chronique datée du 17 avril 2025 et intitulée « Le Piège de Thucydide se forme et se ferme », nous évoquions ce paradigme qui depuis une décennie est au centre des relations entre la Chine et les États-Unis. Depuis que l’Empire du Milieu s’est imposé comme une puissance émergente, il est rare de voir, dans ses interactions avec son rival américain, une période d’accalmie ou un moment de répit entre ces deux pays qui sur presque tous les sujets internationaux sont à couteaux tirés sauf à de rares exceptions. La dernière visite de Donald Trump, du 13 au 15 mai derniers, à Beijing, a ainsi permis de recentrer le débat sur la rivalité-dualité entre Chinois et Américains. C’est ainsi que beaucoup de dossiers qui sont jugés épineux entre les deux parties ont été épluchés pendant cette visite : relations commerciales tendues, crise au Moyen-Orient et surtout Taïwan.
Lors de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping, le concept géopolitique « Le Piège de Thucydide » est ainsi revenu dans leurs discussions, montrant que malgré les échanges commerciaux très denses entre les deux pays, il reste qu’ils se voient plus en concurrents qu’en collaborateurs. Popularisé par le Professeur Graham Allison dans son ouvrage « Vers la guerre : La Chine et l’Amérique dans le Piège de Thucydide ? », publié en 2019, ce concept remonte au Ve siècle avant Jésus Christ lors de « La guerre du Péloponnèse » dont l’Athénien Thucydide raconte le déroulement. Ce conflit avait opposé sa cité Athènes à sa rivale Sparte. La montée en puissance d’Athènes, riche citée commerçante et démocratique, écrit Thucydide, ne pouvait manquer d’inquiéter les Spartiates qui considéraient leur propre cité-État, militarisée et gouvernée de manière autoritaire, comme vouée à la domination du monde grec. L’intuition de Thucydide, dans ce récit, est quand une puissance émergente vient défier celle régnante, il en suit une dynamique et une telle tension structurelle que la guerre devient la règle, non l’exception. Dans son livre, Pr Allison puise des exemples dans l’histoire des cinq derniers siècles, au cours desquels la configuration du « piège de Thucydide » s’est présentée seize fois, débouchant sur une guerre à douze reprises. C’est dire qu’aujourd’hui, les signes d’un nouveau « Piège de Thucydide » sont en train de se former entre la Chine et les États-Unis, tant ces deux pays sont en rivalité et en compétition dans les principaux critères de puissance comme la défense, l’économie, l’innovation, etc. Pour déjouer ce piège comme le dirigeant chinois en a appelé son homologue américain lors de sa visite, il est important de se pencher sur les travaux d’un autre penseur, le Singapourien Kishore Mahbubani.
L’ouvrage de ce dernier « Has China Won ? » (Le jour où la Chine va gagner), paru en 2020, peut être vu comme exception à cette règle de Thucydide. Dans ce livre, Kishore Mahbubani y donne une autre approche dans cette rivalité-dualité américano-chinoise. Selon Mahbubani, si les dirigeants chinois ont bien la volonté de régénérer la civilisation chinoise, ils n’ont aucune intention de conquérir le monde ni de rendre le monde entier chinois. « Le rôle et l’influence de la Chine augmenteront certainement en même temps que la taille de son économie. Mais elle n’utilisera pas son influence pour transformer les idéologies ou pratiques politiques des autres sociétés. Un grand paradoxe de notre monde actuel veut que, même si la Chine s’est montrée traditionnellement une société fermée, tandis que l’Amérique prétend être une société ouverte, les Chinois trouvent plus facile que les Américains de traiter avec un monde diversifié, car ils ne s’attendent pas à ce que les autres deviennent comme eux. Contrairement aux Américains, ils comprennent que les autres sociétés pensent et se comportent différemment », justifie-t-il dans son ouvrage. Kishore Mahbubani appelle ainsi les États-Unis avec ses alliés occidentaux à cogérer les affaires du monde et à coexister pacifiquement avec la Chine d’autant plus qu’elle n’a pas cette ambition américaine de « leader du monde libre ». Ainsi, avec les mises en garde d’Allison et la lecture de Mahbubani, il se peut que ce piège de Thucydide soit déjoué au bénéfice d’un monde nouveau, car un conflit entre les deux premières puissances globales ne sera pas sans grandes conséquences…
oumar.ndiaye@lesoleil.sn


