Le Sénégal a connu une semaine funeste. Elle a été d’un sceau funéraire pour les arts. Cela n’a pas suscité les mêmes flots d’émotion que ceux devant des rubriques féminicides, mais l’onde de choc tient la même intensité. Seyni Awa Camara est morte. Halima Gadji est morte. Les deuils s’opposent dans leurs ères et dans leurs aires. Les deux artistes ont connu des succès aux teintes différentes. Des analogies subsistent, pourtant, entre feue la sculptrice céramiste contemporaine et feue l’actrice-comédienne. Elles sont toutes deux femmes et ont en commun d’avoir vécu des expériences sociales et traumas décisifs.
Seyni Awa Camara, décédée le 25 janvier à 81 ans, est une potière mystérieuse. Ses œuvres se collectionnent et se commentent dans les plus prestigieux musées et galeries du monde. Ses sculptures en céramique jouissent d’une belle cote, jusqu’à plus de 30 millions de FCfa la pièce. Le fait contraste d’avec sa vie modeste et l’environnement de sa maison de Bignona qui reflètent à tout point une impécuniosité et un dénuement. Sa notoriété est évidente depuis quatre décennies dans le monde feutré et élitiste de l’art contemporain. Sa mort, néanmoins, a révélé que ses compatriotes ne la connaissaient que trop peu. Elle, son œuvre comme son nom. D’aucuns continuent de la considérer comme une chamane.
Halima Gadji, bien notoire par la force de son époque, a trépassé le 26 janvier suite à un malaise, à 36 ans. Alors qu’elle se révélait avec un humour léché à un public cinéphile à travers la sitcom locale Sëy Bi 2.0, c’est avec la série Maîtresse d’un homme marié qu’elle séduira populairement son monde. On voyait à l’écran une femme d’une beauté rare, fruit d’un métissage sénégalo-marocain, mâtinée d’un caractère trempé et courageusement assumé. Halima Gadji était surtout pleine de vie, joyeuse drille, boute-en-train et un grand cœur qui savait distiller diverses lumières. Elle s’était cependant montrée plus sereine durant ses dernières apparitions dans la série télévisée Bété-Bété, sans déparer ses allègres ondes.
Son métier et les exigences y afférentes ne lui ont pas permis le silence de Seyni Awa Camara, en sus de mettre à nu ses fragilités. Seyni Awa Camara a eu l’heur d’un relatif anonymat par sa réclusion volontaire, le rustique conservé et le secret en couverture. Du reste, les médias l’ont relativement épargnée (souvent par ignorance). A contrario, Halima Gadji a eu l’infortune d’être éclose à l’ère des réseaux sociaux. Sa notoriété doit beaucoup de ses crédits au réseau digital, certes, mais il n’en reste pas moins que ça ait été son lit de violences psychologiques.
Pendant qu’elle avait besoin de bienveillance, Halima a récolté le voyeurisme et le cyber-harcèlement. Pendant que son jeu d’actrice faisait foi, les projecteurs ont plus éclairé l’accessoire. Sa dépression, une maladie pas drôle, et ses choix ont été raillés.
Seyni Awa Camara est une jumelle d’un quadruplé dont elle est la seule fille. D’après la légende, elle a été enlevée avec ses frères par les esprits, dans la forêt. Elle en rentrera, des mois plus tard, armée jusqu’aux dents de sciences de la sculpture céramique et de silence. Les rumeurs ont essentiellement dit qu’elle est une sorcière. Plutôt que d’interroger la cosmogonie de son profil, et la conversion en matière d’un esprit complexe à travers ses sculptures et son art.
Halima et Seyni Awa ont vécu leurs drames de l’intérieur, même si Halima a semblé avoir été transparente. Ces tragédies ont été leur moteur de performance et de créativité. À la loupe, le jeu de Halima Gadji et les statues de Seyni Awa Camara se présentent comme un exutoire.
Halima est à elle seule une figure du féminisme. Malade depuis toute petite, elle a grandi, au propre comme au figuré, avec un mal marginalisant. Elle a porté sa condition à l’espace public et a choisi de briller par l’art et la bonne humeur. Halima a surtout montré qu’on peut se relever des épisodes dépressifs la tête haute, qu’il est crucial de se choisir soi-même et d’enseigner la paix quoique son bonheur soit fêlé.
Pour Seyni Awa Camara, elle a symbolisé sa maternité douloureuse ainsi que la sexualité et la sociologie essentielle de toute une communauté. Elle renvoie aussi une révolte de l’art contemporain, en ce que le succès de ses œuvres n’a altéré ni sa personne, ni son ancrage, ni sa personnalité.
« La littérature n’est pas un discours ; elle est plutôt du côté de l’art, de la création, du trouble, de l’émotion, d’un rire foudroyant, d’une secousse que vous devez sentir vous traverser », estime l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr. Ça vaut aussi pour l’art de ces défuntes dames. Seulement, peu ressentent ces vibrations.
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