Ce qui devait être une fête pour l’Afrique, et plus particulièrement pour sa jeunesse, tourne au vinaigre pour dix-huit supporters sénégalais depuis le 18 janvier dernier. Cette date correspond au jour de la victoire du Sénégal en finale de la Coupe d’Afrique des Nations, disputée du 21 décembre au 18 janvier, face au Maroc. Ces supporters n’ont donc pas pu fêter le deuxième sacre des Lions du Sénégal et encore moins rentrer chez eux. Ils sont devenus des victimes collatérales des incidents survenus lors de ce match, qui se sont soldés, entre autres, par leur arrestation et leur placement sous mandat de dépôt pour « hooliganisme et troubles à l’ordre public pour des faits ayant eu lieu dans un stade ».
Ils auraient dû être jugés hier, 4 février, en flagrant délit, soit dix-sept jours après la finale de la Can. Il convient de rappeler que les interpellations font suite aux incidents survenus après que l’arbitre a refusé un but aux Lions du Sénégal et accordé un penalty jugé litigieux aux Lions de l’Atlas lors de la finale. Une situation qui avait même poussé les Sénégalais à regagner les vestiaires, interrompant le match pendant un quart d’heure. Nous savons ce qui s’en est suivi avec les sanctions infligées par la Confédération africaine de football. La lueur d’espoir d’un jugement hier et d’une éventuelle libération s’est toutefois effritée avec la grève des avocats locaux, toujours d’actualité.
Le pool d’avocats chargé de leur défense « vient d’être informé à l’instant que la grève des avocats locaux est toujours d’actualité », a indiqué hier Me Patrick Kabou, coordonnateur dudit pool. Il a également laissé entendre que, quoi qu’il en soit, lui et ses confrères en charge de la défense de nos concitoyens seront présents à l’audience afin de s’enquérir de la situation et d’en rendre compte aux autorités compétentes. Inutile de dire que les familles de ces supporters sont aujourd’hui dans le désarroi et vivent, elles aussi, un véritable cauchemar éveillé.
« Les diligences ont été faites par la Fédération sénégalaise de football, en parfaite coordination avec les autorités sénégalaises, pour permettre à tous les avocats mobilisés dans ce dossier d’être sur place », expliquait également Me Kabou. Une autre lueur d’espoir avait été nourrie avec la récente visite officielle au Maroc du Premier ministre Ousmane Sonko, à l’occasion de la quinzième Grande Commission mixte de coopération sénégalo-marocaine des 26 et 27 janvier, beaucoup espérant le voir ramener ces « enfants » au pays.
La situation des Sénégalais arrêtés au Maroc depuis la finale de la Coupe d’Afrique est donc encore loin de se décanter avec le renvoi de leur comparution. Le royaume chérifien semble aujourd’hui décidé à faire payer à ces supporters sénégalais la défaite en finale. Et à ne pas jouer la carte du fair-play. Loin de relever du simple temps additionnel, cette rétention de citoyens sénégalais, issus d’un pays dont la fraternité est souvent chantée, ressemble à une prise d’otage et pourrait constituer un précédent dangereux. De nombreux pourfendeurs du Maroc mettent sur le compte de l’amertume de la défaite un éventuel refus teinté de crispation d’organiser la Can féminine à un peu plus d’un mois de son coup d’envoi. La compétition était pourtant prévue dans le royaume du 17 mars au 30 avril prochains.
Le football reste un jeu et sa passion ne devrait jamais prendre le dessus sur les relations historiques entre les nations. Nos frères du Maroc doivent également comprendre qu’il n’est écrit nulle part que le trophée doit rester dans le pays organisateur. Les statistiques sont d’ailleurs éloquentes à ce sujet. Sur trente-cinq éditions, la Coupe n’a été remportée qu’à dix reprises par le pays hôte, dont trois fois par l’Égypte et deux fois par le Ghana.
Il existe aussi une crainte que, demain, les fans de football boycottent la fête par peur d’éventuelles arrestations. Si l’on se souvient du drame du Heysel, survenu le 29 mai 1985 au stade éponyme de Bruxelles, avec trente-neuf morts et quatre cent soixante-cinq blessés, on mesure que le football a connu des heures bien plus sombres que la dernière finale de la Can. Cette tragédie s’était produite lors de la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions 1984-1985 entre Liverpool et la Juventus. Le bilan avait été aggravé par l’effondrement des grilles de séparation et d’un muret sous la pression et le poids des supporters. Cela montre que le hooliganisme a, depuis longtemps, pris possession de nos stades, et pas seulement ceux du football.
En Europe, de nombreuses condamnations, avec des peines fermes, ont été prononcées après des rencontres sportives. Il s’agit aujourd’hui, pour nous Africains, de tourner la page de la dernière Can. Le Maroc, en libérant ces supporters, pourrait éviter de ternir son image et celle de sa belle organisation. Après tout, ils ne sont pas des bandits. Encore moins des hooligans.
ibrahimakhalil.ndiaye@lesoleil.sn

