En quarante ans, de Séville 1982 à la « main de Dieu », le football est passé de l’injustice, mère de matches de légende, à une nouvelle justice au ralenti, avec le VAR, et à une judiciarisation de son palmarès et de ses plus beaux moments.
On aurait pu comprendre que la finale de la Coupe d’Afrique des nations 2025 soit définitivement arrêtée, le 18 janvier, lorsque les Sénégalais ont quitté le terrain. On aurait pu comprendre que la sélection soit suspendue et privée de la prochaine CAN. Mais on ne peut pas comprendre ni accepter que ce résultat en soit inversé deux mois plus tard, après une finale de sentiments absolus, historiques et bouleversés. Une finale, même ratée, même moche, est un repère dans le temps et dans la nuit. Il est interdit de la retoucher, après, il est impossible de la rejouer, ensuite, il se joue quelque chose d’une sacralisation autour d’un moment unique qui ne reviendra pas. Cela n’était jamais arrivé, dans l’histoire de la Coupe du monde, de l’Euro et de la Copa America, mais la CAF l’a fait. En choisissant de revenir sur un résultat survenu deux mois en arrière, elle est revenue quarante ans en arrière, abîmant profondément une image et une compétition. Elle ne s’en remettra pas facilement, et le football africain non plus.
Et si ces incidents étaient survenus en huitièmes de finale, on aurait fait comment? On aurait attribué au battu le parcours de son vainqueur? La victoire des Lions de l’Atlas sur tapis vert, qui vient balayer une finale historique comme si elle n’avait jamais existé, est une défaite universelle. En appeler à une ligne du règlement fera du Maroc l’un des plus célèbres mauvais perdants de l’histoire du jeu, ce que les joueurs ne méritent pas.
En ayant tout fait pour gagner de cette manière, dans la coulisse, après avoir beaucoup fait pour gagner d’une autre, sur le terrain, les Marocains se trompent: en ayant obtenu la destitution du Sénégal, ils deviennent d’autres perdants eux-mêmes, mais infiniment moins beaux, déshabillés de l’empathie qui les avait accompagnés vers la tristesse et l’inconsolable, passant d’une équipe maudite mais fière à une fédération confirmant qu’elle était prête à tout pour gagner, même à piétiner l’esprit du jeu, même à effacer les moments les plus dingues d’une saison de football.
On est assez curieux, quand même, de connaître la manière dont la Fédération marocaine va célébrer ce triomphe et la nature de son tour d’honneur. Que le président Fouzi Lekjaa fasse le tour de son bureau les mains dans les poches plutôt qu’en levant les bras, cela suffira largement. Pour le reste, il suffira d’aimer le foot, ses émotions, la possibilité que ce jeu offre d’accueillir vainqueurs et perdants dans la même éternité, les soirs de finales inoubliables, pour avoir honte du défilé.


