Cet article s’adresse particulièrement aux nouveaux étudiants de l’enseignement supérieur qui découvrent un univers académique nouveau, avec ses règles, ses exigences et ses méthodes de travail. Il se propose de leur apporter un éclairage simple et accessible sur le système Licence-Master-Doctorat (LMD), à travers une comparaison peut être inattendue avec l’autoroute.
Cette réflexion est aussi née d’une expérience très personnelle. Du lundi au vendredi, mon trajet quotidien sur l’autoroute Dakar-Diamniadio m’a conduit, au fil des années, à observer les logiques de circulation, les échangeurs, les sorties, les entrées, les ralentissements, les embouteillages et, surtout, la nécessité de connaître sa destination. Ma posture de pédagogue m’a naturellement amené à établir un parallèle avec le parcours de l’étudiant dans le système LMD. Plus j’observais cette autoroute, plus je me demandais si elle ne pouvait pas constituer une intéressante métaphore du parcours universitaire.
Ce rapprochement est évidemment une analogie pédagogique et non une affirmation historique. Ceux qui ont conçu le système Licence-Master-Doctorat se sont-ils, consciemment ou inconsciemment, inspirés de la logique de fonctionnement d’une autoroute ? Nous ne le savons pas. Mais le parallélisme conceptuel est étonnant : dans les deux cas, il est question de parcours, d’étapes, de fluidité, d’orientation, de passerelles et de destinations.
Pour comprendre cette première similitude, il faut d’abord voir que ni l’autoroute ni le parcours universitaire ne constituent nécessairement des lignes droites imposées à tous. Une autoroute n’impose pas à tous les voyageurs le même itinéraire. Elle offre un réseau organisé permettant d’atteindre différentes destinations. Le LMD repose sur une philosophie comparable : l’étudiant construit progressivement son parcours en fonction de ses acquis, de ses choix et de son projet (Déclaration de Bologne, L’espace européen de l’enseignement supérieur, Bologne, 19 juin 1999).
Comme tout voyage comporte des étapes, le parcours universitaire est lui aussi structuré en plusieurs niveaux. Sur l’autoroute, le voyage est ponctué d’étapes et de sorties. Dans le système LMD, la Licence, le Master et le Doctorat constituent trois grands niveaux du parcours universitaire. Chacun correspond à un niveau de connaissances et de compétences et peut ouvrir vers une nouvelle direction.
Cette structuration en cycles constitue l’un des fondements du processus de Bologne qui vise entre autres à rendre les diplômes plus lisibles et comparables et à favoriser la mobilité des étudiants.
Mais un parcours ne se mesure pas seulement à sa destination. Il faut également pouvoir reconnaître le chemin déjà parcouru. C’est précisément l’un des rôles des crédits dans le système LMD, qui sont capitalisables et, selon les dispositifs, transférables. L’étudiant conserve ainsi la trace de ses acquis et du chemin déjà parcouru. Comme sur une autoroute, on ne devrait pas avoir à recommencer le voyage depuis le point de départ chaque fois que l’on change d’itinéraire. Les crédits permettent précisément de valoriser les acquis d’apprentissage et de faciliter, lorsque les conditions sont réunies, leur reconnaissance dans un autre parcours ou dans un autre établissement.
Lorsqu’un étudiant souhaite changer de direction, le système doit également lui offrir des possibilités comparables à celles qu’offrent les échangeurs sur une autoroute. Une autoroute sans échangeurs serait un réseau particulièrement rigide. De même, un système universitaire sans possibilités de réorientation limiterait considérablement les choix de l’étudiant. Les passerelles permettent ainsi de changer de direction tout en valorisant, lorsque cela est possible, les acquis antérieurs. Elles donnent au parcours universitaire une certaine souplesse et permettent à l’étudiant de construire progressivement son projet sans considérer qu’un changement de voie constitue nécessairement un échec.
Encore faut-il savoir quelle direction prendre. Sur l’autoroute comme à l’université, une bonne signalisation est indispensable pour éviter de se perdre. Sur une autoroute, les panneaux indiquent les directions, les distances et les sorties. À l’université, l’orientation joue un rôle comparable. L’étudiant doit savoir où il se trouve, quelles voies s’offrent à lui, quelles compétences il doit acquérir et où chacune peut le conduire. Un étudiant mal orienté peut, comme un automobiliste mal renseigné, prendre une mauvaise direction et perdre du temps. C’est pourquoi l’information, l’orientation et l’accompagnement constituent des éléments essentiels de la réussite universitaire.
Cependant, même lorsque la route est bien conçue, la circulation peut être ralentie. L’université connaît elle aussi ses propres formes d’embouteillages. Amphithéâtres saturés, insuffisance d’enseignants, procédures administratives lentes, formations déséquilibrées ou accompagnement insuffisant peuvent ralentir la progression des étudiants. Une autoroute peut être moderne et performante et pourtant devenir inefficace si les flux sont mal organisés. De la même manière, l’efficacité d’un système universitaire ne dépend pas uniquement de son architecture institutionnelle, mais également de sa capacité à organiser les flux d’étudiants, d’enseignements, d’évaluations et de services qui permettent leur progression.
Dans un précédent article intitulé « L’autoroute n’est pas faite pour aller vite, mais plutôt pour ne pas perdre du temps », nous avions insisté sur une idée simple : l’intérêt d’une autoroute ne réside pas uniquement dans la vitesse, mais surtout dans la fluidité du déplacement, la possibilité d’emprunter différentes voies et d’éviter les ralentissements. C’est cette même logique qui nous conduit aujourd’hui à établir un parallèle avec le système LMD : à l’université comme sur l’autoroute, il ne s’agit pas nécessairement d’aller le plus vite possible, mais de construire un parcours fluide, adapté et sans perte de temps.
De même, le LMD ne devrait pas être considéré comme un mécanisme destiné simplement à produire plus rapidement des diplômés. Son ambition est plutôt de rendre les parcours universitaires plus fluides, plus flexibles et plus lisibles, tout en permettant aux étudiants d’acquérir progressivement les connaissances et les compétences nécessaires à leur avenir professionnel (NDOYE, A. K. (2004), Le LMD en 60 questions, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, document inédit).
Au fond, cette analogie entre l’autoroute et le LMD nous conduit à une même exigence : savoir où l’on va, choisir son itinéraire et éviter de perdre inutilement du temps en chemin. Une bonne autoroute est celle qui permet d’atteindre sa destination dans de bonnes conditions, sans perdre inutilement du temps ; de même, un bon système universitaire est celui qui permet à l’étudiant de construire progressivement son avenir, sans perdre inutilement des années, des compétences ou des acquis. C’est finalement cette capacité à choisir son parcours, à saisir les opportunités et à avancer avec méthode qui doit guider chaque étudiant. À l’Université Amadou Mahtar MBOW, cette ambition trouve tout son sens dans sa devise : « L’UAM, plus qu’une formation, un avenir à construire. »
Ne pas perdre du temps sur l’autoroute, c’est aussi apprendre à ne pas perdre du temps à l’université. Lorsqu’on emprunte une autoroute, on choisit une direction, on reste attentif aux indications et l’on sait qu’il est possible de prendre une sortie, de changer d’itinéraire et, lorsque cela est nécessaire, de reprendre l’autoroute plus loin.
Le système LMD fonctionne selon une logique comparable. L’étudiant doit connaître son objectif, planifier son parcours et avancer progressivement, sans considérer qu’une difficulté ou un changement d’orientation signifie nécessairement un échec.
Des sorties et d’autres entrées sont possibles : une réorientation, une passerelle, une reprise d’études ou une nouvelle inscription peuvent permettre de poursuivre le chemin. L’essentiel est de comprendre que le parcours universitaire n’est pas toujours une ligne droite. Ce qui compte, c’est de savoir où l’on veut aller et de trouver le meilleur itinéraire pour y parvenir, sans perdre inutilement du temps.
Alors, les concepteurs du LMD avaient-ils l’autoroute à l’esprit ? Nous ne le savons pas. Il serait d’ailleurs imprudent de l’affirmer. Mais une chose est certaine : entre l’autoroute et le LMD, il existe une étonnante communauté de logique.
L’autoroute organise la circulation des véhicules ; le LMD organise, à sa manière, la circulation des étudiants, des connaissances et des compétences. Dans les deux cas, la réussite dépend de la qualité du réseau, de la clarté de la signalisation, de la fluidité des parcours et, surtout, de la connaissance de la destination.
Pr Ibrahima Cissé
Ancien recteur de l’Université Amadou Mahtar MBOW


