Le soutien du président Bassirou Diomaye Faye à la candidature de l’ex-président Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies pose une question qui dépasse les deux hommes : un État peut-il défendre une ambition internationale issue de son histoire politique alors que cette histoire demeure profondément débattue dans le pays ?
Dans le cas du Sénégal, la question est sensible. Le président Bassirou Diomaye Faye est arrivé au pouvoir à la faveur d’une alternance nourrie de critiques profondes sur la gouvernance précédente. Ces critiques ne perdent ni leur légitimité ni leur importance parce que les autorités actuelles ont décidé de soutenir une candidature internationale. Les citoyens restent libres d’apprécier le bilan de l’ex-président Macky Sall, d’interroger les décisions prises sous sa présidence et de demander que les responsabilités éventuelles soient établies. Le soutien de l’État ne vaut pas conclusion sur ces questions.
Il faut donc déterminer exactement ce que ce soutien change. Les autorités sénégalaises engagent désormais la diplomatie du pays en faveur de la candidature de Macky Sall. Elles ne parlent pas à la place de tous les Sénégalais, dont les jugements peuvent diverger. Elles donnent toutefois aux autres États une indication claire : le pays que Macky Sall a dirigé accepte aujourd’hui de défendre sa candidature devant les Nations unies. Dans une sélection où la confiance entre États compte autant que le parcours individuel, cette décision a une portée réelle. Elle ne préjuge pas du résultat.
Cette distinction permet d’examiner deux questions qui se croisent sans se confondre. Quel jugement porter sur les années de pouvoir de Macky Sall ? Et quelles aptitudes présente-t-il pour diriger une organisation internationale ? Son parcours national fait nécessairement partie de la seconde appréciation. Il doit pouvoir être discuté dans toutes ses dimensions. Mais l’évaluation d’une candidature demande aussi d’étudier l’expérience diplomatique du candidat, sa conception de la fonction et sa capacité à travailler avec des États aux intérêts divergents.
Sur ce terrain, la candidature de Macky Sall présente un intérêt à examiner. Douze années à la tête du Sénégal, puis l’exercice de la présidence de l’Union africaine, l’ont placé au contact de dossiers où les préoccupations africaines rencontrent les décisions prises à l’échelle mondiale : la dette, la sécurité alimentaire, les crises régionales, le financement du développement ou encore la transition énergétique. Son parcours l’a confronté aux contraintes d’États qui doivent négocier avec les grandes puissances tout en répondant aux attentes de leurs populations.
Ces fonctions ne démontrent pas, à elles seules, qu’il serait le meilleur secrétaire général. Elles permettent de poser une question plus précise : quelle méthode Macky Sall a-t-il tirée de cette expérience, et comment entendrait-il la mettre au service de tous les membres de l’ONU ? Un secrétaire général doit pouvoir dialoguer avec les puissances sans être perçu comme leur porte-parole. Il doit entendre les pays moins influents sans réduire sa mission à la défense d’un groupe régional. Il doit chercher des possibilités d’accord lorsque les États ne partagent ni les mêmes intérêts ni la même lecture des crises. C’est à cette exigence que chaque candidature doit être confrontée.
Dans une précédente contribution, je demandais si le monde avait besoin d’un secrétaire général venu d’Afrique. La question mérite toujours d’être posée, à condition de ne pas lui donner une réponse automatique. L’Afrique a une expérience particulière des inégalités de pouvoir, des effets de la dette, des conflits et des médiations. Cette expérience peut enrichir la réflexion sur l’avenir du multilatéralisme. Mais l’origine d’un candidat ne constitue ni un programme ni un titre à exercer la fonction. Sa valeur dépend de sa capacité à transformer une connaissance située du monde en une responsabilité véritablement universelle.
Il serait également prématuré de confondre l’appui du Sénégal avec un consensus africain. Les États du continent peuvent apprécier différemment les candidatures et les priorités de l’organisation. S’ils souhaitent peser dans ce choix, ils devront débattre des qualités attendues du prochain secrétaire général et rechercher les accords qu’ils jugent possibles. La décision finale dépendra, elle, des équilibres propres aux Nations unies. Le soutien sénégalais donne à la candidature de Macky Sall une assise diplomatique plus claire ; il ne garantit aucune désignation.
Le Sénégal peut-il alors parler au-delà de ses divisions ? Oui, si cela signifie prendre une position internationale sans exiger que les citoyens renoncent à leurs désaccords. Non, si l’on prétendait que cette position règle le débat sur le passé. Le geste du président Bassirou Diomaye Faye prend sa force dans cette limite même : il permet à l’État de défendre une candidature, tandis que l’appréciation de l’homme, de son parcours et de son projet pour l’ONU demeure ouverte. C’est dans cette liberté d’examen que le débat peut gagner en maturité.
Par Khadiyatoulah Fall, professeur émérite


