Il y a des destins qui ne s’héritent pas, mais qui s’arrachent. Celui de Salif Sakho dit Sa Thiès est de cette trempe. Du Cm2 abandonné au sommet de l’arène, il a tracé sa route à la force du cœur, porté par les sacrifices d’une mère et une promesse silencieuse. Le 5 avril 2026, en terrassant Modou Lô, le petit frère de Balla Gaye 2 n’a pas seulement gagné un combat : il a donné un sens à toute une vie.
Il n’a pas grandi sous les projecteurs, mais dans la poussière des ateliers et les marchés de survie. Sa Thiès n’a, aussi, jamais reçu de raccourci, encore moins de trône. Son véritable homonyme se trouve loin des arènes: il s’agit du Dr Salif Guindo, propriétaire d’une clinique à Pikine. Mais dans le monde de la lutte, un autre nom résonne avec plus de familiarité: Sa Thiès 1. Ancien pensionnaire de l’écurie Pikine, ce dernier a partagé son parcours avec des noms comme Pape Diop « Boston », Samba Diagne, fidèle lieutenant de Boston, Nar Fall de Yarakh, ainsi que Mor Fadam et Boy Niang 1, autant d’anciens lutteurs qui ont marqué leur génération.
Tout, chez cet héritier de Mamadou Sakho dit Double Less, s’est construit dans la douleur, la dignité et l’amour filial. « J’ai arrêté l’école en classe de Cm2 ». Derrière cette phrase, il y a un monde : celui d’un enfant partagé entre l’école classique et le «daara», entre l’envie d’apprendre et l’urgence de survivre. En effet, entre Guédiawaye et Boune, le jeune Salif Sakho grandit dans une famille où chaque jour est une lutte. Pas celle de l’arène, mais celle de la subsistance. Sa mère en est le pilier. Debout avant l’aube, elle enchaîne les marchés : Thiaroye, puis Sam à Guédiawaye. Elle vend des produits alimentaires, négocie, transporte, recommence. Avant même d’aller en classe, ses enfants sont à ses côtés. «On l’aidait… je faisais cela avec Omar», confie-t-il, évoquant Balla Gaye 2. Leur routine quotidienne est de transporter de l’eau, des bouteilles de « bissap » pour leur maman, courir entre maison et marché… puis aller à l’école. « La qualité de notre nourriture dépendait de ses ventes… mais elle trouvait toujours de quoi nous nourrir », raconte le nouveau patron de la lutte. Très tôt, Salif comprend. « Mes parents pensaient que j’ignorais beaucoup de choses, mais je comprenais déjà la réalité de la vie ». Le choix s’impose presque naturellement. Continuer l’école ou soutenir sa mère ? Il tranche. « Je ne pouvais pas aller à l’école et la laisser affronter seule cette vie ».
Le jour où son institutrice, Mme Seck, découvre la vérité, elle fond en larmes. Elle perd un élève brillant, mais voit naître un homme. Dans la maison des Sakho, sa mère, Sadio Diatta, transmet l’essentiel : la droiture. « Ce sont des enfants de paix. Ils ont le sens des relations humaines. Pour cela, ils peuvent vivre partout et avec n’importe qui sans problème », affirme-t-elle.
La réalité reste dure. Le père, Mamadou Sakho, ancien lutteur, a beaucoup donné aux autres, peu gardé pour sa famille. Alors, Sa Thiès grandit plus vite que les autres. Il accompagne sa mère, veille sur elle, refuse de la laisser seule dans l’obscurité de l’aube. Très petit, il observe aussi son père, déjà en survêtement après la prière de l’aube, prêt à s’entraîner pour maintenir la forme et évacuer le stress né de sa nouvelle vie de précarité. Deux modèles. Deux combats. Une seule ligne de conduite : la dignité.
Menuiserie, débrouille et résilience
Avant d’être un Roi, Sa Thiès est un ouvrier. La menuiserie devient son premier terrain d’expression. À l’atelier Boy Laye, puis sous la direction d’Adama Faye, il apprend vite. Très vite. « Il était déjà calé, capable de monter des portes dans les chantiers, de fabriquer des armoires et autres œuvres avec une précision chirurgicale », témoigne « Commissaire ». Dans ces ateliers, il ne travaille pas seulement le bois : il construit son caractère. Discret, rapide, efficace. «Tout ce qu’il fait, il le fait vite », insiste son ancien collègue. Mais la vie ne se limite pas à un métier. Sa Thiès multiplie les expériences : apprenti mécanicien à l’atelier Sougou, vendeur ambulant dans les rues de Thiaroye. La « promotion » devient une école de débrouillardise. « En deux semaines, je faisais le tour de Thiaroye et je remettais l’argent à ma mère ».
Chaque pièce gagnée a une destination : la famille. Malgré la dureté, une passion grandit : la lutte. Le soir, après le travail, direction l’entraînement à l’école 16 de Guédiawaye. Sans argent. « Lorsqu’on rentrait chez nous après l’entraînement, on se mettait sur le marchepied du car… sans payer », raconte Commissaire. Un jour, une altercation éclate avec un apprenti. « On est tombés sur un autre apprenti. Au moment de descendre, il nous a demandé le paiement. On n’avait rien. Une dispute a éclaté, car il m’avait empoigné, moi qui suis l’aîné de Sa Thiès. Ce dernier, qui ne veut pas de problème, a été obligé d’intervenir et de se battre à ma place. Ce sont les passagers qui les ont séparés et qui ont finalement payé pour nous. J’étais très gêné. Une personne n’a que sa dignité et n’aime pas qu’on la bafoue, surtout en public », confesse Commissaire. Dans l’ombre, certains voient plus loin. Son patron d’atelier à Keur Massar lui lance : « Laisse l’atelier et va t’entraîner ». Il insiste. Il croit en lui. «Tu es un fils de champion… tu as une force exceptionnelle». Ce regard agit comme un déclic.
Ascension écrite dans l’effort
La lutte ne s’impose pas immédiatement. Son père s’y oppose d’abord. Une blessure lors d’un « mbapatt » renforce ses craintes. Mais Sa Thiès insiste. Le tournant survient à Karang. Là-bas, il lutte dans les villages, gagne de l’argent, revient avec des vivres. Face aux sacs de riz, des packs de sucre et d’huile, la colère du père s’efface. La fierté prend le dessus. «Je luttais pour aider la famille», déclare le nouveau Roi des arènes. Il obtient plus qu’un accord : une bénédiction de Double Less, « véridique, le sincère, le confident, le conseiller ».
Son parcours se structure. D’abord l’école de lutte Balla Gaye. « Il marchait jusqu’à Boune après les entraînements », se souvient son compère d’écurie Gakou 2. Puis l’école Double Less, véritable fabrique de champions. « C’est ici qu’il a appris les rudiments», affirme Alé Diop, fils de son homonyme. Sous la houlette de l’entraîneur Bada Faye, il progresse sans relâche. « Il respectait chaque conseil à la lettre », confesse ce dernier. La source rprend : « Il lui manquait beaucoup de choses, mais nous l’avons énormément aidé à devenir un champion. Il a toujours fait preuve d’engagement. Je n’ai jamais douté de ses forces ». Les «mbapatt» deviennent son terrain d’expression. Les rivalités forgent son mental. « Il a battu des adversaires redoutables… c’était un compétiteur », rappelle son coach.
Son ami Mbaye Zoss confirme qu’il «croyait déjà qu’il deviendrait Roi des arènes». Une scène résume tout : à Notto. « Un jour, nous y étions pour un gala de lutte, où Modou Lô était l’invité d’honneur. Après l’évènement, nous n’avions pas de voiture pour rentrer. Modou Lô en avait une et devait nous ramener. Mais Sa Thiès a refusé, sous prétexte qu’il était son futur adversaire. Nous étions tous très en colère contre lui. C’est pourquoi, lorsque son combat contre Modou Lô a été ficelé, ce souvenir m’est revenu », révèle Mbaye Zoss. Pour celui-ci, le petit frère de Balla Gaye 2 est un homme de conviction. Dans un différend, il ne prend jamais parti à la légère. Selon lui, il dit la vérité ou préfère se taire. Sa Thiès est loin d’être un hypocrite.
5 avril 2026, le sacre d’une vie
Le 22 février 2009, il lance sa carrière avec une victoire contre Boy Diouf à Ziguinchor. Le reste est une montée exigeante : victoires, défaites, remises en question. Mais jamais d’abandon. Même sa mère finit par y croire. « Après la réussite de Balla Gaye 2, je n’ai plus douté pour Sa Thiès ». Le jour du combat contre Modou Lô, le dimanche 5 avril 2026, à l’Arène nationale de Pikine, rien n’est laissé au hasard. Retour aux racines. Prières en Casamance. Union sacrée de la famille de son défunt père. «Tout se joue aussi là-bas, en Casamance où il est devenu fréquent désormais», confie Commissaire.
Dans l’arène, Sa Thiès n’est plus seulement un lutteur. Il est l’enfant du marché, l’ouvrier des ateliers, le fils qui n’a jamais fui ses responsabilités. Et lorsqu’il fait tomber Modou Lô, ce n’est pas un exploit anodin. C’est l’aboutissement logique d’un parcours forgé dans l’effort et le renoncement. Le petit garçon qui a quitté l’école en classe de Cm2 n’a pas seulement conquis une couronne. Il a tenu une promesse. Celle faite en silence, à l’aube des marchés, aux côtés de sa vaillante mère. Car au sommet, ce n’est pas seulement un Roi qui se tient debout. C’est toute une histoire de sacrifices qui, enfin, triomphe.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ
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