«C’est un Français et un Belge qui traversent le désert. Le Français porte un énorme sac à dos. Le Belge, lui, transporte une portière de voiture. Épuisé, le Français finit par demander : “Pourquoi t’encombrer d’une portière ? C’est lourd et complètement inutile !” Le Belge répond avec le plus grand sérieux : “S’il fait trop chaud, je baisserai la vitre.” » L’assistance éclate de rire. C’est une histoire belge. Pendant des décennies, les « histoires belges » ont constitué un genre à part entière de l’humour francophone.
Popularisées notamment par des humoristes comme Coluche ou Thierry Le Luron, elles reposaient sur un même ressort : caricaturer les Belges comme naïfs ou maladroits. Derrière ces plaisanteries se cachent de vieux stéréotypes entre voisins, entretenus par la proximité géographique, les rivalités historiques et les différences culturelles. La France n’a évidemment pas le monopole de cette forme d’humour. En Afrique de l’Ouest, les réseaux sociaux offrent quotidiennement leur lot d’« histoires sénégalaises », « ivoiriennes » ou « marocaines ».
Les Sénégalais aiment imiter l’accent gambien ou lancer le célèbre « Mboka ». Les rivalités avec les Maliens alimentent également les plaisanteries notamment sur l’origine du Mafé ou l’ajout de bananes au Thieb version Bamako. Quant aux compétitions sportives, elles servent souvent de caisse de résonance.Depuis la Coupe d’Afrique des nations 2023, les échanges entre Sénégalais, Ivoiriens et Marocains ont pris une ampleur inédite sur les réseaux sociaux. L’élimination du Sénégal par la Côte d’Ivoire avait ouvert un cycle de moqueries qui s’est prolongé jusqu’à cette Coupe du Monde. À chaque victoire ou à chaque défaite, les mêmes clichés ressurgissent : les uns seraient de mauvais perdants, les autres trop arrogants, d’autres encore promis à une élimination imminente.
Mais le football possède une mémoire courte et un sens aigu de l’ironie. Ceux qui raillent aujourd’hui deviennent souvent les moqués de demain. Les Camerounais en savent quelque chose. Absents de cette Coupe du Monde 2026, ils ont d’abord subi les sarcasmes de leurs « beaux-parents » ivoiriens. Puis l’élimination de la Côte d’Ivoire face à la Norvège de Halland a inversé les rôles. Le retour de bâton n’a pas tardé du côté du Sénégal, terrassé aussi par la bande de Vikings en phase de poules, puis de la part de Camerounais, dont l’humour aigre-doux est tout aussi un dénominateur culturel que le Ndolé.
Plus au cœur du continent, les Congolais des deux rives du fleuve cultivent eux aussi l’art de la taquinerie. À Kinshasa, on lance volontiers : « Surveillez le fleuve », pour se moquer des voisins de Brazzaville, souvent battus lors des confrontations internationales. La qualification historique des Léopards pour les huitièmes de finale ravive d’ailleurs le souvenir du Mondial 1974, où le Zaïre avait subi une humiliante défaite (9-0) contre la Yougoslavie. Les moqueries ont alors changé de rive. Les « gens de l’autre côté du fleuve » étaient-ils tous pour l’Angleterre mercredi, finalement victorieuse (2-1) ? Ont-ils savouré l’élimination des Léopards ? Et que dire de la défaite du Sénégal (3-2) face à la Belgique ? D’Abidjan à Casablanca, l’heure n’était sans doute pas à la compassion. En football, les voisins sont souvent les premiers rivaux… et les premiers à sourire des malheurs des autres.
Au fond, ces plaisanteries disent davantage sur les relations entre voisins qu’elles ne révèlent une véritable hostilité. Elles rappellent que l’on se moque plus facilement de celui que l’on connaît que de celui que l’on ignore. Au Sénégal, cette logique possède même un fondement beaucoup plus ancien et infiniment plus noble : le cousinage à plaisanterie. Bien avant les réseaux sociaux, bien avant le football, cette institution sociale permettait de désamorcer les conflits, de créer des alliances et de renforcer la solidarité entre familles et entre communautés. Entre Diop et Ndiaye, Seck et Gaye, Fall et Niang, mais aussi entre Sérères, Halpulaaren, Diolas ou Mandingues, la plaisanterie devenait un pacte de non-agression.
De nombreux historiens et anthropologues rappellent que ces alliances ont constitué, à certaines périodes de l’histoire, un rempart contre les violences, les razzias et les mises en esclavage qui déchiraient les sociétés ouest-africaines. On ne réduisait pas son cousin à l’état de captif ; on le taquinait, on riait avec lui, on désamorçait la violence par le rire. C’est peut-être là toute la différence entre une histoire belge et un cousinage à plaisanterie. La première fait rire aux dépens de l’autre. Le second fait rire pour continuer à vivre ensemble. Ce mercredi soir, l’humour belge a pris un goût amer. Les Diables Rouges ont raconté leur histoire sur la pelouse de Seattle, et les Sénégalais n’en ont pas ri.
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