Au Sénégal, la maladie tue parfois l’esprit avant même de terrasser le corps. Elle vide les comptes bancaires, fracture les familles et pousse certains au désespoir absolu. « Je risque de mourir. Aidez-moi à payer mes séances de dialyse, je n’en peux plus ». Ce cri du cœur, poussé par une patiente alitée depuis plus d’un an, illustre cruellement les failles du système de santé sénégalais. Son calvaire reflète celui de nombreux malades confrontés à une double peine : lutter contre l’affection tout en cherchant désespérément de quoi financer leurs soins.
Pour beaucoup, le véritable combat ne s’engage pas dans le cabinet d’un médecin, mais face à une facture. C’est dans cette douloureuse réalité qu’il faut replacer l’histoire de C. Diakham. Ménagère à Dalifort et gérante d’une tontine depuis 2017, elle a comparu le 18 juin 2026 pour abus de confiance. Son profil n’est pas celui d’un escroc chevronné à la tête d’une fraude orchestrée. C’est le parcours d’une femme brisée par un choix cruel : comment sauver son mari lorsque les poches sont vides ? En 2024, son époux tombe gravement malade. Les frais médicaux s’accumulent, les économies s’envolent et les recours s’épuisent. Acculée, elle finit par puiser dans les cotisations de sa tontine pour maintenir son conjoint en vie.
À la barre, elle ne fuit pas ses responsabilités. D’une voix tremblante, elle reconnaît les faits et confie s’être laissé aspirer par une spirale infernale. Après le décès de son époux en 2025, le deuil laisse place à une autre détresse. Dépourvue de ressources pour subvenir aux besoins quotidiens, elle continue d’emprunter à la caisse commune, creusant un peu plus le déficit. Si son histoire inspire la compassion, elle ne saurait effacer le préjudice subi par les victimes. Derrière cette tontine se trouvent des hommes et des femmes qui lui avaient confié leurs économies, souvent au prix de lourds sacrifices. Leur colère est légitime. Devant le tribunal, C. Diakham s’est engagée à rembourser l’intégralité des sommes détournées dans un délai de trois mois. Le juge l’a reconnue coupable d’abus de confiance, mais a choisi de lui tendre une main de perche. Le prononcé de la peine a été renvoyé au 23 septembre 2026 afin de lui permettre d’honorer sa promesse. Son mandat de dépôt ayant été levé, elle a pu quitter le tribunal libre. Il serait malhonnête de chercher à justifier son geste. Détourner l’argent d’autrui reste une faute grave. La confiance est le socle des tontines et nul ne peut s’autoriser à la briser.
Mais cette affaire raconte aussi les dégâts silencieux que provoque un accès aux soins devenu, pour beaucoup, un véritable parcours d’obstacles. Jusqu’où irait-on pour sauver la personne que l’on aime le plus ? La réponse paraît évidente lorsqu’on est confortablement installé derrière son écran. Elle l’est beaucoup moins lorsque les médecins expliquent que le traitement doit commencer immédiatement et que le portefeuille, lui, est déjà à bout de souffle. C. Diakham savait qu’elle risquait la prison. Elle n’a jamais prétendu le contraire. Elle a simplement considéré que perdre son mari faute d’argent était encore plus insupportable que de répondre un jour devant un juge. Le destin lui aura finalement infligé la plus cruelle des ironies. Son mari est décédé et elle s’est retrouvée sur le banc des prévenus. Lors du premier Congrès international de la santé de la femme africaine, la Première Dame Absa Faye, avait rappelé que les femmes devaient pouvoir accéder aux soins sans que leur situation financière ou leur lieu de résidence ne constitue pas un obstacle.
Elle a défendu la couverture sanitaire universelle, insisté sur la nécessité de renforcer la santé mentale et appelé à une meilleure prise en charge des victimes de violences. Ces engagements méritent d’être salués. Investir dans la santé, c’est investir dans l’avenir d’une nation. Pendant que les engagements sont réaffirmés dans les conférences, une femme grabataire cherche toujours les moyens de financer sa prochaine séance de dialyse. Des familles vendent leurs biens pour les besoins des soins. D’autres interrompent un traitement devenu inaccessible ou coûteux. La gratuité des soins dans les structures publiques constitue une avancée indéniable.
Elle montre toutefois ses limites lorsque les équipements manquent, que les centres spécialisés sont saturés ou que les patients n’ont d’autre choix que de se tourner vers le privé pour espérer être pris en charge rapidement. Une femme supplie qu’on l’aide à payer sa dialyse. Une autre comparaît devant un tribunal après avoir voulu sauver son mari. Deux histoires différentes, un même dénominateur commun. Lorsqu’une maladie coûte plus cher que ce qu’une famille peut supporter, elle finit par produire des victimes bien au-delà des murs des hôpitaux. Et c’est sans doute à cet endroit que le véritable diagnostic de notre système de santé doit être posé.
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