Après un suspense insoutenable, le Sénégal s’est qualifié pour les 16es de finale de cette Coupe du monde élargie à 48 équipes. Par un trou de souris. Parmi les huit meilleurs troisièmes, dont il est d’ailleurs le moins bien classé. Faut-il en avoir honte ? Faut-il faire la fine bouche ? Certainement pas.
Cette qualification est méritée et le Sénégal ne la doit à personne. Si les calculettes ont été de sortie, ce n’était pas pour savoir quelles équipes pouvaient nous donner un coup de pouce, mais quelles combinaisons de résultats pouvaient nous être favorables. Nuance de taille. Car les équipes dont nous « dépendions » ne jouaient pas pour qualifier le Sénégal. Elles jouaient leur propre survie. Notre qualification n’est donc le fruit ni de la charité ni de la chance. Elle est la conséquence d’un règlement établi avant le début de la compétition, accepté par tous et appliqué à tous. À ce titre, elle vaut largement celle des équipes qui ont fait carton plein. Désormais, une autre compétition commence. Les résultats du premier tour appartiennent déjà au passé. Ils n’auront plus aucune incidence sur la suite du tournoi. C’est d’ailleurs l’une des beautés de ce format : laisser une seconde vie à ceux qui savent la saisir. L’histoire récente nous a appris qu’on pouvait passer par le chas d’une aiguille avant de se coudre un destin étoilé. La Côte d’Ivoire en 2024. Le Portugal à l’Euro 2016.
Doit-on en conclure que les Éléphants et la Seleção ne méritaient pas leur titre ? Bien sûr que non. En 1994, justement aux États-Unis, l’Italie avait atteint la finale après avoir terminé meilleure troisième de son groupe. Les hurluberlus, doublés de rabat-joie, qui s’évertuent aujourd’hui à minimiser le mérite des Lions, gagneraient à revoir leur copie. Dans l’ensemble, les prestations du Sénégal n’ont rien eu de ridicule. Oui, l’équipe a joué par à-coups. Oui, elle a connu des trous d’air. Oui, certaines erreurs ont coûté cher. Mais réduire ce premier tour à ces seules insuffisances serait profondément injuste. Le contenu proposé par Sadio Mané et ses partenaires est loin d’être à jeter aux orties. Malheureusement, les deux défaites du Sénégal ont eu l’effet d’un volcan longtemps endormi qui se réveille soudainement.
Les laves qui en ont jailli… que dis-je, les baves… ont aussitôt déferlé sur l’entraîneur et certains joueurs. Nos héros d’hier ont été livrés au bûcher, brûlés vifs sur la place publique. Nos mémoires, si promptes à s’embraser dans la colère, oublient parfois d’entretenir la flamme des bonheurs que ces hommes nous ont offerts. C’est le sort de tout entraîneur d’être jugé d’abord sur les résultats. Lorsqu’ils ne suivent pas, les choix tactiques deviennent forcément discutables. C’est ce qui s’est passé contre la France, puis face à la Norvège. Pape Thiaw a fait des choix que le verdict du terrain n’a pas validés. Soit. Mais rien ne permet d’affirmer que l’histoire aurait été différente avec un autre système de jeu, un autre onze de départ, d’autres remplacements ou même d’autres joueurs non convoqués.
En football, il n’y a rien de plus facile que de refaire un match avec des « si ». Le football n’est pas une formule mathématique qui se résout à coups de calculs. Il comporte une part d’incertitude que ni le talent des joueurs, ni l’intelligence tactique des entraîneurs, ni même le poids du palmarès ne permettent de cerner. Les statistiques, la forme du moment, les confrontations passées, la valeur des effectifs sont autant d’indicateurs utiles pour éclairer une analyse ou établir un pronostic. Mais elles ne sont jamais des garanties. L’impondérable occupe, dans ce sport, une place considérable. Heureusement, d’ailleurs. Sans cela, le football perdrait une bonne partie de sa magie. Tout le monde ne semble malheureusement pas l’avoir compris.
En effet, par l’émotion qu’il suscite, sa popularité, ses implications géopolitiques et l’argent qu’il brasse, le football n’est comparable à aucun autre sport. Il peut déchaîner les passions comme les tensions, offrir des joies immenses comme provoquer des peines insondables. Pendant ce premier tour, au Sénégal, les amoureux du ballon rond, comme ceux qui ne le suivent qu’occasionnellement, sont passés par toute cette palette d’émotions. Aujourd’hui, les Lions sont encore debout. Ils aborderont ces 16es de finale avec un nouvel état d’esprit. Celui d’un condamné à mort sauvé in extremis de la guillotine et qui redécouvre le bonheur et les joies d’une vie prolongée. Celui d’un homme à qui l’on offre soudain un supplément de vie. Il voudra la mordre à pleines dents, comme jamais. La rédemption doit commencer par croquer les Diables rouges.
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