Le Sénégal est décidément un pays pas comme les autres. Qu’un événement survienne, qu’une réforme soit annoncée ou qu’un nouveau phénomène apparaisse, le scénario est toujours le même : tout le monde en parle. Responsables politiques, journalistes, chroniqueurs… chacun s’empare du sujet, multiplie les analyses et occupe les plateaux pendant des heures.
Mais au bout du compte, une question demeure : qui explique réellement les faits ? Depuis une semaine, les débats se cristallisent autour de deux projets de loi : l’un portant sur le Code du travail, l’autre sur le Code de la sécurité sociale. Lundi dernier, le ministre de la Fonction publique était devant l’Assemblée nationale pour défendre ces textes. Les échanges ont parfois été houleux. Pour l’exécutif, l’objectif est limpide : moderniser le cadre juridique du travail et renforcer la sécurité sociale des travailleurs. En face, l’opposition parlementaire dénonce un passage en force destiné à faire adopter des textes sans véritable consensus social ni politique. Et très vite, comme souvent, les médias ont pris le relais. Radios, télévisions, plateformes numériques : les débats se multiplient. Journalistes et chroniqueurs tentent d’expliquer, d’analyser, parfois même de “décrypter” les réformes. Pourtant, malgré cette avalanche de commentaires, une interrogation essentielle reste sans réponse : que changent réellement ces projets de loi finalement renvoyés en commission pour réexamen ? S’agit-il d’un renforcement des droits des travailleurs ?
D’une flexibilisation excessive du marché du travail au profit des entreprises ? Ou simplement d’une réforme mal expliquée ? Prenons l’exemple du Contrat à durée déterminée (Cdd). Le texte prévoit que sa durée maximale demeure fixée à quatre ans, avec désormais la possibilité de deux renouvellements. Et sur ce point précis, les plateaux de télévision ont offert un spectacle pour le moins déroutant. « Désormais, un travailleur pourra rester douze ans sous Cdd », affirme un journaliste. « C’est inadmissible. Les syndicats ne l’accepteront jamais. À travers ces textes, l’État déclare la guerre aux partenaires sociaux », renchérit un autre. Le ministère a beau recadrer, préciser et publier des clarifications, rien n’y fait.
Les émissions se suivent et se ressemblent, rivalisant de confusions, de raccourcis et parfois même de contrevérités. Les « vendeurs d’opinions » restent campés sur leurs positions. Pourtant, il aurait suffi d’une démarche élémentaire : vérifier l’information, lire les textes, interroger les sources compétentes. Le minimum, en somme, dans l’exercice du métier. Mais peut-être faut-il désormais s’habituer à cette nouvelle réalité du débat public sénégalais : un espace où beaucoup ne se contentent plus de donner les faits et de les commenter. Ils les déforment, les exagèrent ou les reconstruisent selon leurs convictions. Inédit ? Non. L’affaire des « chantiers de Thiès », impliquant l’ancien Premier ministre Idrissa Seck, reste encore dans toutes les mémoires. Pendant des mois, une partie de la presse nationale avait transformé ce dossier en feuilleton politico-médiatique, chacun y allant de ses interprétations, de ses intérêts ou de ses règlements de comptes, souvent au détriment des faits.
Il avait finalement fallu attendre que des médias étrangers s’intéressent au dossier pour obtenir des explications plus rigoureuses sur les véritables enjeux du conflit opposant Abdoulaye Wade à son ancien collaborateur. Au fond, le paradoxe sénégalais est peut-être là : nous avons réussi l’exploit de réinventer le journalisme. Aujourd’hui, nombreux sont les confrères qui ne cherchent plus à établir la vérité, mais à imposer une lecture des événements. Plus inquiétant encore : même lorsque les sources officielles tentent d’apporter des précisions pour éclairer l’opinion, elles se heurtent à un mur. Celui d’une catégorie de chroniqueurs et de commentateurs persuadés de tout savoir et refusant toute remise en question. Et ce, au détriment des faits, de la vérité, du journalisme… et finalement de la démocratie elle-même.
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